Articuler dispositifs de formation et dispositions des apprenants

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Dans ma petite bibliothèque personnelle, un ouvrage tient sa place depuis quatre ans. Codirigé par Geneviève Lameul, Annie Jézégou et Anne-Françoise Trollat, « Articuler dispositifs de formation et dispositions des apprenants » a été publié en mai 2009 par Chronique sociale.

Note de lecture pour vous faire partager ce coup de cœur pour le sujet et ses auteurs.

Cet ouvrage repose sur une grande ambition, répondre et non pas seulement s’interroger sur une question qui ne va pas de soi : celle des articulations possibles entre dispositifs de formation et dispositions à apprendre. Neuf chercheurs du Centre de recherche en éducation – formation de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense (CREF, EA 1589) nous convient à partager les résultats de leurs recherches et leurs analyses au sein d’un ouvrage collectif. L’ouvrage s’ouvre sur une présentation des contributions et des auteurs afin de guider le lecteur dans sa découverte d’une problématique très actuelle.

Il est remarquable d’observer qu’en dépit du foisonnement de leurs questions, de leurs terrains de recherche et de leurs postures en formation des adultes ou à l’école, les auteurs convergent sur l’idée que « l’apprenant est un être social en interactions continues et réciproques avec le dispositif de formation ». Le défi consiste donc à ne pas séparer l’analyse des dispositifs et des dispositions mais à rechercher l’entre-deux qui relie, de débusquer l’articulation et non la solution de continuité pour, systématiquement, se prononcer sur leur interaction.

articuler dispositifs

Tant les dispositifs que les dispositions, voire les « facilités à apprendre », ont été explorées très régulièrement depuis vingt ans et la longue bibliographie présentée à la fin de l’ouvrage le montre. Pour autant, l’articulation existe-t-elle, dans quelles conditions et avec quels effets ? Voici une question éminemment actuelle et devenue centrale au sein des ingénieries de formation et des ingénieries pédagogiques, orientées vers la construction des compétences.

Il y a toujours à chercher en la matière et les notions résistent : celle de dispositions à apprendre plus que celle de dispositif d’apprentissage, à la fois construction sociale et organisation de ressources. C’est aussi la leçon qu’il faudrait retenir du travail de cette équipe : un objet d’étude aussi complexe que les dispositions à apprendre peut faire l’objet d’une confrontation ouverte selon ses choix épistémologiques, disciplinaires ou méthodologiques. Ici, le lecteur ne trouvera pas de prêt-à-penser dogmatique mais tous les éléments d’une dispute scientifique. Sa curiosité trouvera à s’employer au sein d’une vaste discussion pluridisciplinaire telle que les sciences de l’éducation savent les organiser.

Nous connaissons une sorte de paradoxe en matière d’articulation des dispositifs et des dispositions. Le design des dispositifs de formation s’est raffiné et emprunte de plus en plus aux innovations technico-pédagogiques. Pourtant, l’efficacité des dispositifs ne semble pas croître en proportion. Encore faudrait-il, pour le savoir, mesurer l’efficacité des dispositifs sur les apprentissages, ce qui reste rare. Au sujet de l’efficacité avérée des dispositifs de formation, Fabien Fenouillet affirmera, dans le chapitre 8, que le « e-learning n’est pas un handicap pour l’apprentissage », ce qui n’est pas vraiment une preuve d’efficacité de ce qui est ordinairement présenté comme une ressource.

Quels seraient les facteurs à prendre en compte pour penser cette articulation et optimiser le couplage dispositif – dispositions dans les pratiques de formation ? Les fiches « Perspectives pour l’ingénierie de formation » qui concluent chaque contribution permettent d’en faire une lecture transversale. Du point de vue des dispositifs, le lecteur est averti que les caractéristiques technico-pédagogiques du dispositif peuvent enrayer les apprentissages et que le coût parfois « pharaonique » n’est pas un gage d’efficacité et de qualité (Fabien Fenouillet), il conviendrait alors de travailler le « style » des dispositifs (Bernard Blandin), en plus de leur contenu. Les aspects formels de dispositifs trop « fermés » pouvant ainsi entraver les apprentissages, il est utile de veiller à l’ « ouverture en formation » qui se mesure « par les choix relatifs à chacune des composantes du dispositif » (Annie Jézégou). La co-structuration de l’ingénierie devient tout à la fois la cause et la conséquence d’une liberté de choix négociée par l’apprenant. Néanmoins, un dispositif de formation est un dispositif incarné par des enseignants, des formateurs. Ils prennent leur part concrète de l’ouverture des dispositifs et la vivent avec les apprenants. Geneviève Lameul met alors l’accent sur l’analyse réflexive de sa pratique, sur la « tendance posturale », qui favorisera ou non une « position d’accompagnateur ». Le « devoir d’ambition » auquel nous rappelle Stephen Brewer rencontre ici la notion de posture, quand le formateur ne doit pas céder à la tentation de soumettre la pédagogie à des résultats attendus immédiatement mais pourrait plutôt s’inscrire dans le temps et toujours rechercher une meilleure pertinence de l’acte éducatif. En revanche, dans l’ici et maintenant, lorsque des enseignants développent un haut « niveau de présence » sociale, éducative et cognitive, notion proposée par Annie Jézégou, cela facilite les apprentissages en allant au devant des dispositions des apprenants, c’est-à-dire de leur capacité à choisir des objets d’apprentissages, à réguler, à évaluer et donc à contrôler leur motivation et leurs efforts de reconstruction des connaissances.

Le niveau de présence en formation se présente alors comme un facteur déterminant de la fonction d’étayage, au sens de Jérôme Bruner. Mais étayage de quoi ? De quelles dispositions à apprendre, déjà ancrées ou à faire émerger ? Anne-Françoise Trollat se situe, elle aussi, du coté de l’ « autoformation », autoformation cognitive mettant particulièrement en valeur le pilotage des apprentissages par l’apprenant lui-même. Les dispositions sont alors à chercher dans les trois dimensions conatives, affectives et cognitives de l’apprentissage en situation institutionnelle de formation. Pour autant, ces dispositions suffisent-elles à s’articuler avec un dispositif de formation, même doté d’un bon niveau de présence ? Des capacités personnelles à l’autoformation et au pilotage de ses comportements d’apprenants sont certes nécessaires, nous pourrions d’ailleurs examiner tout particulièrement le rôle que joue l’auto-efficacité d’un apprenant pour prédire l’orientation de ses comportements et sa réussite, mais Cédric Frétigné estime que les dispositions ne renvoient pas seulement à un ordre psychopédagogique mais aussi à celui du réseau social dans lequel les individus s’inscrivent. La « force des dispositions » est celle des « liens faibles ». Les réseaux sociaux agissent mais, pour une part, nous font agir en nous créant des dispositions sociales à la formation.

Alors, entre dispositifs et dispositions, l’articulation est-elle possible ? Les auteurs répondent positivement mais sur des plans différents. Geneviève Lameul plaide pour la prise en compte des « tensions qui traversent les parcours de formation comme créatrices de situations où peuvent se faire les accroches entre dispositifs et dispositions », Stephen Brewer rappelle la valeur du « tact pédagogique » quand il s’agit de prendre en compte les caractéristiques des apprenants au sein de stratégies discursives et interactionnelles et Olivier Bataille insiste sur l’accompagnement des parcours « par la reconnaissance ».

L’ouvrage se termine par la postface de Philippe Carré. Il y rappelle la perspective « résolument sociocognitive et constructiviste »de l’équipe pour définitivement se défaire d’une approche qui opposerait les facteurs externes, ceux du dispositif, avec les facteurs internes, les dispositions du sujet. Ce faisant, la problématique de l’articulation s’enrichit encore un peu plus avec la notion d’ « interfaces dispositif / disposition ». En effet, une articulation permet une liberté de rotation entre deux ensembles. La rotation n’est pas jamais complète, l’articulation autorise le pivotement. Les deux ensembles restent liés, accouplés, et ne sont pas séparés. L’accouplement est certes flexible mais sa souplesse connaît des limites. L’interface renvoie à une autre idée, celle que chaque ensemble a besoin de connaître quelque chose de l’autre pour fonctionner. De l’information doit circuler, Guy Pelletier en 1999, dans son ouvrage « Former les dirigeants de l’éducation » était sensible à l’interface pour faire « passer un certain nombre de messages qui ne viennent pas nécessairement de vous », encore faut-il que les protocoles de communication soient compatibles. Si l’articulation et l’interface possèdent en commun l’idée de l’interaction entre les ensembles, l’articulation, comme l’ajustement en mécanique, suppose absolument l’idée du vide. Sans vide entre les pièces, l’articulation bloque, ne tourne pas. C’est d’ailleurs dans ce vide que l’on y place le lubrifiant, à la différence de l’’interface qui est reliée physiquement aux deux organes pour qu’ils communiquent. Alors ? Interface ou articulation entre dispositifs et dispositions ? Au-delà du jeu sur les mots, cela donne à penser pour les chercheurs et les praticiens de la formation : action réciproque entre dispositifs et dispositions ou communication fluide entre dispositif et disposition dans un ensemble unique qui les contient ?

En conclusion, cet ouvrage est à lire pour les convergences épistémologiques au service d’une vaste problématique dont l’actualité ne fait aucun doute. Mais il est aussi à lire pour l’invitation à aller plus loin, à réfléchir sur les articulations que nous introduisons dans les dispositifs de formation, sur notre responsabilité dans les choix pédagogiques et la prise en compte des caractéristiques sociales ou psychologiques des apprenants qui nous font confiance. C’est pourquoi cet ouvrage est à recommander très largement, non seulement aux lecteurs avertis, mais aussi à tous ceux qui font œuvre d’ingénierie de formation, ainsi que les apprenants qui participent à la co-construction des dispositifs.

A noter qu’un symposium avait été organisé en parallèle de la sortie de l’ouvrage : « Dispositif de formation et Dispositions des apprenants :une interface à prendre en compte pour l’efficacité en formation » lors du colloque « Efficacité et équité en formation ». CREAD, Université de Rennes 2. Lire les contributions du symposium.

 

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